Le Mouvement associatif issu de l’immigration et la citoyenneté

Albano Cordeiro, économiste-sociologue

Stage CNFPT

Rennes, 16 janvier 2004

 1. Les questions concernant ce qui est convenu appeler l’«immigration» peuvent être abordées de différentes modes d’approche. Soit la population concernée est prise comme «étrangère », alors même que cette population peut comporter des français, naturalisés ou descendants d’étrangers établis en France depuis longue date, soit comme des « immigrés », vocable qui rappele que, indépendamment de la nationalité française qui leur est accordée pour une grande partie,cette population est « d’ailleurs ». Ces « immigrés » ont comme contrepartie des « français de souche ».

L’usage du participe passé est symptomatique de l’attitude qui consiste à considérer comme acquis que ceux qui sont « immigrés » sont « extérieurs » à la France « proprement dite ». Dans d’autres pays, en particulier les nouveaux pays des « nouveaux continents », la population venue de l’extérieur est plutôt appelée « immigrants », terme qui rappele une action (d’immigrer), et qui comme action, elle fini avec l’acte d’entrer dans le pays et avec la première installation.

2. Le terme « immigration » est utilisé en France pour désigner à la fois un flux (les entrées annuelles d’étrangers pour travailler et résider en France), et un stock, c’est à dire la population de France résultant des flux d’entrée passés, sa descendance incluse. Cela est à l’origine de confusion dans certains propos : si l’on dit « non à l’immigration » parce que l’on est contre lm’entrée de nouveaux étrangers, cela peut être compris comme non à la population qui en résulte.

3. Pour introduire le thème de la citoyenneté, nous devons dire deux mots sur la République et la Nation à la française. Il le faut parce que c’est bien cette idéologie qui sert de décodeur pour comprendre les questions soulevées lorsque l’on aborde  la citoyenneté.

Ce sont des idées mises en forme lors de la III République. Elles postulent qu’il y deux espaces. Un espace «PUBLIC », celui du citoyen, dans lequel la seule identité qui joue est celle dite « française », même pour les étrangers puisque dans cet espace tout le monde est censé avoir la même identité. Et un espace « PRIVÉ » qui concerne les individus (et non plus les citoyens). Dans cet « espace privé » les individus sont libres de faire vivre leurs identités spécifiques (religieuses et autres). Pour compléter cette fiction républicaine, ajoutons qu’aucun « corps intermédiaire » ne devrait s’interposer entre le citoyen (chaque citoyen)  et l’Etat. Cette singulière et irréaliste représentation des rapports entre l’Etat et les citoyens est issue de la Loi Le Chappelier, du temps de la Révolution Française. Cette représentation est à l’origine de certains retards dans l’organisation de la société civile en France : les syndicats ne seront légalisés qu’en 1884, et les associations ne le seront qu’en 1901.

La population d’origine étrangère qui s’établit en France, comme d’aileurs les français eux-mêmes, vivent le plus souvent dans des espaces difficilement classables à l’intérieur de la dychotomie républicaine espace public/espace privé. A moins que l’on considère que l’ »espace public » se résume à celui des instances élues, les uns et les autres affichent bien souvent d’autres identités que celle « civique » franco-française dans l’espace public. Des identités collectives diverses et des groupes sociaux porteurs d’intérêts divers parfois contradictoires, -mais « traitables » en démocratie- s’affrontent et entrent en collaboration dans une multitude d’espaces publics.

L’idéologie républicaine est supposée ne pas admettre l’émergence d’identités collectives autres que celle civique française. En ce qui concerne celles d’ordre éthnique, cette méfiance et suspicion à leur égard laisse supposer que ces identités sont porteuses de «séparatisme» ou de « guerre civile ».

En ce qui concerne les populations d’origine étrangère, la conservation de ces identités peut parfaitement s’insérer dans une stratégie d’intégration. Le fait d’hostiliser le maintien de ces identités collectives « non françaises » peut donc nuire à l’intégration.

Il est symptomatique d’entendre souvent le mot « repli identitaire » associé à « communautés immigrées » ou à des populations d’origine étrangère. Il s’agit souvent d’un fantasme révélateur d’une attitude  de suspicion systématique à l’égard de certaines populations. La négativité de l’expression « repli identitaire » ne fait pas de doute lorsque l’on la voit appliquée à des populations issues du Maghreb ou musulmanes, qui sont des populations largement intégrées, assez ouvertes et dispersées dans la société française, alors que cette expression n’est pas utilisée lorsque l’on parle de populations d’origine asiatique (ou même des Portugais), qui sont elles beaucoup plus fermées que celles dont a fait référence.

 

4. Dernier point de cette introduction porte sur la différence entre action collective et interaction dans la société entre différents groupes identitaires ou d’intérêt dans la société, qui passe par le mouvement associatif, et la pratique des lobbies.

Il est certain que le fait que le terme « mouvement associatif » est connoté positif et que « lobby » est connoté négatif, aide à faire la distinction entre les deux. Le mouvement associatif en France, mais pas seulement, est encadré par des règles et de procédures démocratiques qui permettent aux associés de choisir leurs dirigeants. Certes, en ce qui concerne les lobbies, certains peuvent émaner d’organisations démocratiques, mais la caractéristique d’un lobby est qu’il est constitué, dés sa formation, par des dirigeants auto désignés ou désignés par cooptation d’un groupe dirigeant autodésigné comme tel.

Le mouvement associatif regroupe des citoyens en vue d’organiser des activités collectives incluant les membres de l’association (activités disons « internes » : loisirs collectifs, sport, etc). Mais le mouvement associatif peut être également un outil de défense des intérêts des citoyens qui s’y regroupent (voir d’une population encore plus large : pas tous les parents d’enfants handicapés adhèrent à l’association qui défend leurs intérêts). En ce qui concerne les intérêts d’une population spécifique (malades, handicapés ou populations définies par leur éthnie), à faire valoir auprès de décideurs (élus, pouvoirs locaux, gouvernement) soit on agit par la voie du mouvement associatif, quitte à produire une diversité trop forte pour une action efficace, soit on agit via un lobby. En tout état de choses, ce mouvement associatif, même lorsqu’il ne regroupe pas tous les concernés, se doit d’être transparent (par ses règles de fonctionnement), et d’être dirigé par des dirigeants élus par les associés.

Les lobbies se présentent comme défenseurs des intérêts de ceux qu’ils pretendent représenter, mais du fait que leurs dirigeants sont autodésignés (ce qui peut mener à la confusion d’intérêts personnels ou de petits groupes usurpateurs d’identité avec des soidisant « intérêts collectifs » du groupe, de la catégorie, de la population concernée) et que leur fonctionnement reste obscur, leur action ne peut pas être qualifiée de démocratique.

Mouvement associatif et citoyenneté

 Dans l’histoire de France, il y a bien eu des nationaux auxquels n’était pas accordée la citoyenneté (les femmes jusqu’en 1946, les sujets coloniaux), mais la citoyenneté a toujours été conçue comme exclusivement réservée aux nationaux. La nationalité française est une condition pour devenir citoyen français, et donc pour l’exercice des droits politiques. Des catégories de nationaux exclus de la citoyenneté (droits politiques), y ont été progressivement intégrés, mais le dernier pas à franchir, l’étendre non plus au sein des nationaux mais des résidents, semble une étape infranchissable.

Toutefois, la citoyenneté (comme terme générique), en tant que notion politique et philosophique, ne se réduit pas aux droits politiques et encore moins au droit de vote. Le droit d’association, le droit d’expression, le droit de manifester, de pétitionner, et autres y sont inclus, et les résidents étrangers les exercent. En fait, la « citoyenneté française » à laquelle n’accèdent pas les résidents étrangers, est en fait limitée aux droits d’élire des représentants des pouvoits locaux et nationaux. Néanmoins, depuis le Traité de Maastricht, la France a dû accorder le droit de vote aux élections locales et au Parlement Européen à une catégorie d’étrangers, les ressortissants des pays de l’Union Européenne.

Dans les idées connotées avec citoyenneté, il est communément fait mention de droits,  de devoirs et d’engagement. Á propos de mouvement associatif il est aussi question d’engagement (référence : « L’engagement au Pluriel », direction de Jacques Ion, Publications de l’Université de St. Etienne, 2001, 217 p.). Cet engagement associatif est une forme d’engagement citoyen dans la mesure où ceux qui sont concernés investissent leur énergie pour concrétiser des intérêts d’ordre collectif, et non pas personnels, et/ou pour défendre des valeurs universels.

Les personnes immigrées en France au long de plus d’un siècle sont venues pour gagner leur vie, ou, éventuellement, pour des raisons politiques, et les difficultés que tous ont subi ne paraîssent pas favorables à des activités civiques. Poutant, toutes ces populations ont mis sur pied multiples associations locales ou nationales.

Le mouvement associatif issu de l’immigration « tout court » et celui issu de l’immigration post-coloniale.

Une grande diversité est retrouvable dans ces mouvements associatifs tout au long de l’histoire de l’immigration en France, c’est à dire de ces apports de population qui ont changé considérablement le peuplement de la France.

Cette diversité se retrouve dans le mouvement associatif issu de l’immigration d’aujourd’hui.

Nous devons toutefois signaler quelques changements importants depuis la fin de la II Guerre Mondiale.

Le premier concerne l’importance considérable qu’on pris les migrations postcoloniales, surtout en provenance du Maghreb.Dans la période précédente, certes, ont eu lieu des migrations en provenance des territoires coloniaux, spécialement de l’Algérie (bien que considérée comme des départements français), mais leur dimension et concentration (région parisienne, région marseillaise, dans quelques agglomérations  de l’axe rhodanien) n’ont jamais atteint les dimensions de celles qui se constitueront dés la fin des années 40. En outre, ces migrants intercalaient des séjours en France avec des séjours au douar (Abdelmalek Sayad), pratique qui s’est prolongée jusqu’aux années 60.

L’immigration familiale prend essor dés le milieu des années 60 , et touchera également les migrations du Maghreb, avec un certain décalage (arrivée des hommes-arrivée du reste de la famille) par rapport à d’autres immigrations, en particulier, portugaise. Cette population, d’origine postcoloniale qui s’installe en France, est issue de peuples qui ont réfusé de devenir français, en soutenant les luttes de libération nationale, qui, dans les pays du Maghreb, s’est traduit par le départ des français. Et si, une à une, pratiquement toutes les communautés  étrangères ont eu à subir l’impact de la xénophobie et du racisme d’une partie (minoritaire) de la population française, la population d’origine postcoloniale, et maghrébine en particulier, va être la cible principale d’un racisme actif et passif qui perdure encore de nos jours.

Toutefois, en s’installant dans l’ancienne métropole, la population d’origine postcoloniale n’a pas le sentiment d’être complètement étrangère : l’Etat qu’elle trouve est celui-là même qui exerçait l’autorité dans les pays  d’où elle est originaire : les structures administratives sont les mêmes ou ont été copiées au moment de l’indépendance, elle parle ou comprend (souvent) la langue. Dans le pays d’origine, une partie de ces migrants avaient eu la possibilité d’être en contact avec des milieux français (parfois des voisins) et elles se sont ainsi familiarisées avec certains codes sociaux. Même chez les plus jeunes, qui n’ont pas connu la colonisation, cette transmission a pu s’effectuer par la mémoire collective. Chez eux la langue française est une langue courante, acquise parfois sur les bancs de l’école.

Cette population a acquis ainsi une plus grande aptitude à s’adresser à l’Etat français, à entrer dans l’espace public, à revendiquer des droits existants ou de nouveaux droits.

D’autre part, en s’installant dans l’ancienne métropole, ces populations continuent à subir les images dévalorisantes de la période de la domination coloniale. Ainsi, lorsque cette immigration se transforme en nouveau peuplement et devient en grande partie juridiquement français, il lui est difficile de faire reconnaître la  légitimité de leur appartenance à la nation France.

Une partie du nouveau peuplement français de l’après la II Guerre Mondiale, n’est pas issue de pays anciennement colonisés. Leur manque de liens historiques avec la France, la méconnaissance de la langue (à l’arrivée et pour un certains laps de temps), des méandres de l’administration et de maints codes sociaux, font en sorte que, chez eux, le sentiment d’être en terre étrangère est fortement ressenti.

Ces caractéristiques de ceux catégories de population issue de l’immigration, va donner origine à des mouvements associatifs assez distincts.

Le mouvement associatif issue des populations postcoloniales va lui plus facilement s’adresser directement aux instances de l’Etat français pour financer leurs activités, tandis que celui des populations immigrées « tout court » (sans liens précédants avec la France) se développera princuipalement en « autarcie », se finançant par les recettes de leurs activités de loisirs organisées pour leurs membres et la communauté locale de leurs connationaux, et par les cotisations de leurs associés.

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