AUTOGESTION et DEMOCRATIE

Albano Cordeiro;

mai 2013

Suite aux Assises pour l’Ecosocialisme du Parti de Gauche (1 décembre 2012), a circulé un texte critique, se voulant apporter d’autres éléments et redressant certaines analyses.

Le texte  des Assises reste un texte de base dans le débat actuel de refondation des bases idéologiques d’une gauche de transformation sociale, économique et politique. Je suis néanmoins largement d’accord avec les critiques faites, en particulier sur le manque de développement du thème de la réduction (massive) du temps de travail, de l’impact du mouvement des femmes, de la thématique « besoins » et des « attentes », ou encore sur les empreintes de républicanisme dans le texte PG et la tentation d’écologiser le « socialisme », etc.

Il est aussi signalé, dans le texte critique, que l’on n’aborde pas suffisamment la question de l’autogestion. Celle de l' »auto-gouvernement de la société »  … ou encore  celle de la « prise en main par les hommes et les femmes des affaires qui les concernent ». Vaste question que je verrai bien développée, dans le texte critique, et dans un texte synthèse. Il reste que la problématique de l’autogestion reste complexe. Elle rejoint celle de la démocratie.

Il faut déjà distinguer les conditions  dans le domaine de la production (sous le nom d’autogestion, au sens le plus utilisé) , et ensuite celles dans le domaine de la société. Le texte critique dit que « l’autogouvernement de la société » est « sa condition politique globale », mais je distinguerais les deux « champs d’application » de l’autogestion, puisqu’étant soumis à des types d’institutions (démocratisées) que l’on aurait intérêt à rendre distinctes. Dans un cas, celui de l’autogestion dans la production mais aussi dans d’autres domaines où un engagement collectif fort est jugé nécessaire pour aboutir aux objectifs recherchés, la  convergence des participations des un(e)s et des autres est primordiale. Cela veut dire que, pour  cela, une dose de liberté individuelle est aliénée – et consentie comme telle.
L’autogestion dans le cadre des rapports sociaux exige, par contre, une plus grande liberté (sous de règles minimales de respect des uns et des autres), condition même pour que la plus grande diversité de raisonnements puisse émerger sur telle ou telle question que les citoyens peuvent se poser. Diversité qui demande, dans un premier temps, et comme condition impérative, la plus grande transparence possible.
C’est bien par la démocratie délibérative et participative que cette diversité pourra émerger. Par la mise au débat d’idées issues de l’intelligence  collective et par la confrontation loyale de positions s’opposant entre elles, au sein de nouvelles institutions. Des institutions temporaires ou stables, de fonctionnement régulier ou irrégulier, avec des participants – permanents ou non – en nom propre ou mandatés.
La démocratie représentative, retirant au citoyen son pouvoir décisionnel (en fait, co-decisionnel pluriel), ne répond pas aux exigences nouvelles des citoyens qui « se croient » capables de formuler leurs propres opinions et contribuer à les mettre en pratique.
Mais, en suivant l’idée militante de l’autogestion,  doit-on exprimer l’objectif exprimé par l’expression « l’autogouvernement de la société »? Le piège que recèle cette expression est celui de faire croire que la société est UN acteur, collectif certes, mais doté d’une seule Volonté …. qui risque bien d’être celle d’une oligarchie légitimée grâce à  la démocratie du suffrage universel propre la démocratie représentative.

Une démocratie locale qui va avec l’idée de l’autogestion

Le fonctionnement de la « démocratie réelle »[i] (souhaitée) au niveau de la société (que nous prenons, à ce stade, comme étant territorialisée) est soumise à des conditions différentes de celles de la sphère de la production. Il conviendrait de distinguer toutefois les procédures et les institutions qui sont en conformité avec le cadre d’une proximité (au sens large) entre citoyens,  et les procédures et institutions adaptées à leur exercice dans un cadre bien plus large, celui de la société toute entière.
S’agissant de recueillir l’intelligence collective en vue de prise de décisions d’intérêt général dans le cadre de la proximité – celui de la démocratie locale- le fait que les citoyens qui constituent la société locale peuvent entretenir des rapports directs ou indirects en réciprocité et donc des possibilités d’inter-changer entre eux, permet -jusqu’à un certain degré- un niveau appréciable de connaissances personnelles  et des enjeux politiques locaux.  Ce sont là des conditions qui permettent un fonctionnement de la démocratie par participation personnelle individuelle, mais aussi par la pratique des délégations avec des mandats liés et un usage –limité- de la méthode de la représentation.
Toutefois, les acteurs de la démocratie ne se limitent pas aux individus, puisque ceux-ci interviennent collectivement et publiquement sur des enjeux liés à la recherche du bien être local et de l’intérêt général. En particulier, par le moyen du mouvement associatif. La démocratie  ne saurait pas se passer des propositions qui en sont issues
Sur ce point, nous pourrions faire nôtre la pensée de Tarso Genro (ex-Maire de Porto Alegre, Brésil) : « Faire un état qui soit soumis à la société n’est plus possible par la seule voie de la représentation. Il est nécessaire créer un nouvel espace public non-étatique (…) » [ii]. Une remarque qui s’appliquerait au niveau local et au niveau national (division territoriale par états).

La démocratie au  niveau national.

L’exercice de la démocratie  au niveau national -dans la perspective de la dite autogestion – trouve des difficultés à faire intervenir des millions de personnes dans les phases délibératives et décisionnelles. Le recours au système représentatif tend donc à s’imposer. Il est, pour cela, systématiquement cité, mais, au vu de ses effets pervers (clientélisme, corruption, décalage entre « classe politique » et citoyens, …), il s’avère nécessaire mettre en place d’autres procédures et institutions, issues de la démocratie directe, de la démocratie participative et délibérative. Et –last but not least– les actes des administrations et des élus doivent être soumis à une règle stricte de transparence. Transparence qui, aujourd’hui, est rendue accessible par l’usage des nouvelles techniques de communication (internet). Cette transparence doit permettre également la création d’instances de Contrôle des citoyens, individuellement ou collectivement, par le moyen d’associations agrées adhoc.
Sur le plan national, la création d’un espace public non-étatique s’impose, à cause d’un plus grand décalage entre la « classe politique » qui gère l’état, et les citoyens[iii].

La nécessaire combinaison d’autogestion et de gestion déléguée.

Dans l’imaginaire autogestionnaire, les citoyen-ne-s sont censé-e-s gérer leurs propres affaires, soit dans la sphère de leurs activités productives, soit dans l’espace public.  Ce sont là des cas de figure qui, en fait, n’ont nullement les conditions de s’avérer, du fait qu’un individu n’est pas en mesure de gérer en première personne toutes les questions qui lui demanderaient une intervention. La seule voie est celle d’une combinaison (à responsabilité individuelle, ou collective) d’autogestion et de gestion déléguée. Sous conditions incontournables. La première est que l’individu devrait se trouver systématiquement en situation de pouvoir choisir le domaine de questions le concernant qu’il-elle entend gérer. La deuxième concerne le fait que la délégation de leurs autres affaires, du ressort de l’espace public, devrait être pleinement choisie. Ceci signifie que la délégation en question serait basée dans la confiance et non issue d’un acte autoritaire ou d’un fort conditionnalisme qui leur échapperait.

Mais même en supposant que ces conditions soient remplies, il reste que, en termes collectifs, une proportion pas négligeable de citoyens ne s’impliquera pas dans les questions de l‘espace public concernant le bien-être de tous et  l’intérêt général. Ils-elles seront absents des débats politiques qui seront menés dans le cadre de la démocratie délibérative et participative[iv]. Une situation qui peut amener à ce que les décisions émergeant des activités démocratiques, puissent être suspectes de ne pas être l’expression de toute la collectivité concernée.

A moins de considérer que le désengagement à l’égard de l’espace public doit être combattu et rendu «sans impact» sur l’exercice de la démocratie  (comment ?), il faudrait «faire avec». Malgré que cette «minorité» d’«auto-désengagés» puisse être réduite par une politique de communication basée sur une information objective, pédagogique et «honnête» (exempte de manipulations non-avouées), ce «résidu» pose une question épineuse. Il pourrait être pris pour le «témoin» d’une rupture incomplète avec le système en vigueur dans la démocratie représentative où les grands médias, sous contrôle des grands intérêts capitalistes et financiers, sont en mesure de moduler la dite «opinion publique» sur des positions qui préservent, à long terme, ces mêmes intérêts[v].


[i] Le terme «démocratie réelle» est une référence au slogan que les occupants de la Puerta del Sol à Madrid ont divulgué, pointant l’échec de la démocratie représentative (autre slogan : «ils ne nous représentent pas !»). Cette question (quelle démocratie à la place de la «démocratie réellement existante») est le thème d’un article (inédit, à publier dans la revue Z’Indigné-e-s, éditeur Golias) : Albano Cordeiro, «Démocratie réelle ! –Vous avez dit démocratie réelle ? – Éléments pour concrétiser l’aspiration à un «démocratie réelle», 30 p.

[ii] Citation de Tarso Genro, «Vers une nouvelle citoyenneté», dans la revue Mouvements (pp. 32/37), n° 18, novembre-décembre 2001 («Démocratie – une idée à réinventer», 172 p.)

[iii] Ceci pose la question de la citoyenneté collective (Albano Cordeiro, « Citoyenneté individuelle et citoyenneté collective », 4 p. in Lettre du Conseil Scientifique ATTAC-France, n° 53.

[iv] La démocratie athénienne n’exigeait pas que TOUS les citoyens participent au vote pour élire les organes de leur démocratie.

[v] L’ouvrage de Serge Halimi et Dominique Vidal (collab. d’Henri Maler), « L’opinion,  ça se travaille… » (Ed. Agone, 2006, 191 p. +chronologie), qui porte sur «les médias et les guerres justes», n’aborde que la manipulation sur des thèmes de la politique internationale, mais l’expérience décrite éclaire également  sur le traitement fait aux thèmes politico-sociaux nationaux. Sur ce même sujet : Patrick Champagne, «Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique», Éditions de Minuit, 1990.

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