LES ENJEUX DES ELECTIONS LEGISLATIVES ET PRÉSIDENTIELLES DU 28 OCTOBRE 2009 AU MOZAMBIQUE

Albano Cordeiro*

CNRS, Paris.

Maputo, octobre-novembre 2009

Repères historiques

Le Mozambique, ancienne colonie portugaise, a acquis son indépendance en 1975, après une lutte de libération durée une dizaine d’années, dirigée par le Front de Libération du Mozambique (Frelimo), et suite au coup d’état du 25 avril 1974, mené par le Mouvement des Forces Armées (MFA), mouvement de jeunes officiers de l’armée portugaise.

Par les « Accords de Lusaka » de septembre 1974, le gouvernement portugais s’est engagé à un transfert total et absolu de la souveraineté qu’il possédait sur le Mozambique et sa population, au Frelimo. Celui-ci constituerait un gouvernement, sans avoir à passer par la case élections. Cet état de choses était, à l’époque, considéré « normal » voire inéluctable, vu la nécessité de réorganiser le pays le plus rapidement possible, et la légitimité accordée par le fait d’avoir mené la lutte de libération.

Bien que le Frelimo ne se proclamera officiellement marxiste-léniniste qu’en 1977, il instaure, dés le départ un régime de parti unique, et une réorganisation institutionnelle et économique selon le modèle correspondant.

L’accès à l’indépendance du Mozambique ne constituait  pas moins une menace –réelle ou supposée – pour les régimes racistes existants à sa frontière, c’est-à-dire pour l’Afrique du Sut et la Rhodésie d’Ian Smith. Pour parer à cette «menace», les services secrets rhodésiens se sont faits (1976) promoteurs d’un mouvement de déstabilisation du gouvernement mozambicain, mettant à profit le fait que, dans la zone centrale du pays, un même peuple, les Machona, vivait d’une part et d’autre de la frontière, pour recruter des éléments armés, pouvant avoir une facilité de mouvement. Ce mouvement s’appellera Renamo (Résistance Nationale du Mozambique).

L’indépendance du Zimbabwe va changer la donne. L’Afrique du Sud de Vorster va prendre la relève dans le soutien à ce mouvement. Mais quatre après, au vu des difficultés de différent ordre que rencontre le gouvernement mozambicain, le président Samora Machel négocie un Accord avec le gouvernement sud-africain, par lequel celui-ci retirerait son soutien à la Renamo, en échange d’une fermeture des centres de réfugiés sud-africains militants de l’ANC, entre autres concessions (accord de Komatipoort, 1984).

La politique de soutien aux réfugiés ANC est suspendue, mais l’Afrique du Sud va se révéler assez lente dans le retrait de son aide à la Renamo. Pourtant, c’est après cet accord que la Renamo va étendre son influence sur le territoire, particulièrement dans le centre et le nord, ainsi que d’une partie, à l’extrême sud du pays. A la fin des années 80, son influence sur le terrain – la nuit – était, potentiellement, estimée  sur 85-90% du territoire.

Cette avancée spectaculaire de la Renamo, à partir du milieu des années 80, est due essentiellement aux erreurs politiques du régime, en particulier l’instauration des «villages communaux» qui sépare les paysans de leurs terres, une politique maladroite «contre le tribalisme» qui a mis à dos les autorités traditionnelles influentes sur la population, ainsi que les opérations de rafle appelées « Nettoyage » et « Production » (traquer les « improductifs », «asociaux »), regroupés ensuite dans des ‘centres de rééducation », touchant près de 100.000 personnes (http://www.comciencia.br/comciencia/handler.php?section=8&tipo=entrevista&edicao=34). Ajoutons la conscience, fondée ou pas, que le pouvoir était accaparé par des gens issus de deux peuples du Mozambique (Changana, du Sud et Maconde, du Nord), au détriment des régions très peuplées du Centre et du Nord du pays.

Beaucoup de massacres de la guerre civile sont attribués à la Renamo, mais néanmoins ce mouvement finit par cristalliser le mécontentement de larges couches de la population.

Le Frelimo commence, dés 1986, avec la demande d’admission à la Banque Mondiale et au FMI, sa reconversion au capitalisme libéral, et modifiera la constitution, en 1990, pour instaurer un système multi-partitique. Ce fait  prépare les négociations pour mettre fin à la guerre civile, qui auront lieu à Rome en 1991-1990, et se terminent par l’«Accord Général de Paix», qui met fin à 16 ans de guerre civile et qui permettra la tenue des premières élections deux ans après.

 Les élections mozambicaines de 1994 à 2009.

 Ces élections se sont donc tenues en octobre 1994. Elles ont bénéficié d’un un important soutien financier et logistique des Nations Unies et de la CEE.

Pour ces premières élections législatives et présidentielles de l’histoire du Mozambique, les électeurs se sont littéralement rués sur les urnes. Le taux de participation a culminé à près de 88%.

Le Frelimo obtiendra la majorité des sièges parlementaires et son candidat sera élu à la Présidence de la République. Cette victoire, cette non-alternance, fut, à l’époque, jugée une « bonne » issue : démarrer un régime nouveau, multi-partitique, sous la conduite de l’ex-parti unique, pourrait assurer une transition plus facile.

Dans la même suite d’idées, il était admis que l’heure de la Renamo sonnerait aux élections suivantes.

Les élections de 1999 connaissent encore un taux de participation assez honorable (75%). Le Frelimo  est à nouveau gagnant, à la fois pour le Parlement et pour la Présidence de la République.

Les procès verbaux des résultats de 550 bureaux de vote (sur 8350) ont été invalidés (sous le prétexte d’ «erreurs»), représentant potentiellement 377,773 voix, c’est à dire un nombre de voix supérieur au nombre de celles qui séparaient le vainqueur du candidat de la Renamo. Mais la Fondation Carter parle de plus de 600 bureaux de vote concernés par les invalidations de procès verbaux.

La réaction de la Renamo, qui prétendait qu’il y a eu un «vol de victoire», fut, en apparence, très forte, mais cette formation se démontre incapable de faire face à la situation. Son recours contre les résultats électoraux auprès de la Cour Constitutionnelle sera rejeté, et se retrouve sans moyens de renverser cette situation.

Ce résultat fait dire que le Mozambique aurait passé d’un régime de parti unique à celui d’un «parti dominant». Le «deuxième grand parti», la Renamo, constitue, dans ce contexte, par sa présence au parlement (117 sur 250 députés, à cette élection),  celui qui offre une légitimité démocratique «au parti dominant», sans pour autant jouer le rôle de force d’alternance.

Les observateurs internationaux signalent bien les irrégularités (ex : http://www.cartercenter.org/documents/280.pdf) , mais ne vont pas jusqu’à  mettre en cause les résultats électoraux eux-mêmes. Toutefois dans le rapport final de la Fondation Carter il est dit que, après avoir fait en tout 53 observations dans le monde, «la quantité de corrections ayant été faites aux résultats en 1999 excède tout ce que l’on a pu observer dans des élections similaires », et ajoutait que l’exclusion de plus de 600 bureaux de vote cette année-là, était un fait « extraordinaire »

 Les troisièmes élections législatives et présidentielles, en 2004, débouchent encore une fois sur une victoire du Frelimo. Les organisations d’observateurs internationaux, encore une fois aussi –donnent leur quitus aux résultats officiels. La Fondation Carter fait tout de même remarquer que, « encore une fois » un nombre considérable de corrections ont été apportées aux résultats finaux, et, à nouveau, environ 600 bureaux de vote n’ont pas été pris en compte pour des raisons d’ «erreurs» des procès verbaux.

L’influence de la manipulation des résultats sur les résultats finaux a été cette-fois-ci moins «évidente», à cause de la baisse de la participation électorale, tombée à 43% (32 points de moins qu’en 1999). Cette chute de la participation  a concerné vraisemblablement, en premier lieu, des électeurs de la Renamo. Ces baisses de participation sont constatables dans les zones d’influence électorale de la Renamo. Ceci serait la conséquence de la prise de conscience, apparue avec la défaite inattendue de la Renamo (pour ses électeurs) en 1999, que «voter Renamo, ne sert à rien, puisque le Frelimo gagne à tous les coups !».

L’importance des irrégularités a fait soulever l’hypothèse sérieuse de refaire les élections. A cette question, Mr. José Manuel Barroso, au nom de la CEE a précisé, peu après la publication des résultats, que cet organisme ne financerait pas de nouvelles élections. Il faut dire que, à ce moment-là, la CEE s’engageait dans une opération de répétition d’élections. Celles de l’Ukraine, alors en pleine « révolution orange » et dont l’enjeu était de refaire des élections présidentielles en comptant avec la victoire de Viktor Iouchtchenko.

Le résultat des élections mozambicaines de 2004 vient confirmer la situation qui s’est créée en 1999, d’un déni d’alternance, en instaurant le régime d’un seul « parti dominant ». La situation politique au Mozambique se trouve depuis dans une crise prolongée par manque d’autre perspective que celle de la domination d’un parti qui, grâce à des «élections» et l’incapacité du parti « d’opposition », peut se prévaloir d’afficher, auprès de la communauté internationale, toutes les apparences d’une «légitimité démocratique».

* Observateur électoral de la Mission d’Observation de l’Union Européenne  aux élections mozambicaines de 1994.                        Observateur international de la Mission d’Observation de la Société Civile mozambicaine aux élections mozambicaines de 2009, au titre de membre de la Ligue Mozambicaine des Droits Humains.

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