Pour un un nouveau concept des Missions d’Observation Electorale internationales

Pour un un nouveau concept des Missions d’Observation Electorale internationales.

85% !

Albano Cordeiro, économiste-sociologue, CNRS, Mai 2004

« Il a obtenu la majorité des suffrages (entre 50% et 60%), mais 85%

c’est la république bananière.Comment cela a-t-il pu se passer? Je n’en sais rien »

Général Khaled Nezzar, sur RFI, le 30/09/04, in Libération, 1/10/04.

Les chiffres finaux officiels donnent 85% pour Abdelaziz Bouteflika, qui devient à nouveau Président de la République Algérienne pour 5 ans. Moins que le score Ben Ali et moins que ceux des dictateurs «élus» des républiques asiatiques de l’ex-URSS, mais tout de même «stupidifiant» (à rendre stupide)] et inattendu.

C’est plus que ce qu’il a obtenu lors de la précédente élection. En ce qui concerne les républiques asiatiques, la Tunisie, et maints autres pays, il est de notoriété publique que le pouvoir de leurs gouvernants, qui passent annuellement à la tribune de l’Assemblée Générale de l’ONU, provient de fraudes massives, de mises en scène de parodies électorales (rites périodiques de confirmation du pouvoir établi). Une suspicion qui tombait également sur Abdelaziz Bouteflika jusqu’à cette dernière élection. Mais, suprême astuce, le personnage, cette fois-ci, semble bien avoir trouvé la parade à ces «ragots» d’oppososants aigris: il a consenti la présence de quelques observateurs internationaux, qui, le moment opportun, ont béni du mot «valables» les résultats du scrutin . Bingo!
L’astuce trouvée provient-elle de ce seul personnage ? Dans quelle mesure et dans quel sens le supposé conflit entre les hauts gradés de l’armée, les fameux «décideurs», et le Président de la République – que la présence parmi les candidats du patron du FLN, Benflis, semblait confirmer – a-t’il pu jouer dans les options prises pour «assurer» sa réélection «confortable» ? Le «blanchissement» des généraux» valait bien un «conflit» en théatre d’ombres? Avec l’apparente victoire de leur «non-favori», leur capacité à «faire des présidents» est mise en cause, et cela les sert actuellement.

Il faut bien se poser des questions.
Y a-t-il réellement sur vingt millions d’adultes, votants et non-votants, 85% (6 sur 7) qui soutiennent l’actuel président? Certes, les 85% sont calculés à partir des votants, parmi ceux qui se sont exprimés, et pas sur la totalité des adultes; mais la règle, tenue pour démocratique, permet de dire que qui ne se manifeste pas accepte par avance le verdict de la majorité de ceux qui s’expriment.

En premier lieu et sauf évidence de preuves contraires, qui, si produites, introduiraient, bien sûr, un changement de donne politique, il ne faut pas écarter l’éventualité que la «surprise des urnes» corresponde à une réalité qui aurait échappé à la plupart des observateurs avertis. Ou alors, ceci voudrait dire que pendant des années et des années ces militants de terrain, ces analystes politiques plus ou moins idéologiquement, ou par intérêts divers, opposés au gouvernement, nous ont intoxiqué, en nous délivrant une idée fausse de ce que pensaient majoritairement les algériens, en prenant ainsi leurs désirs pour des réalités.

Un autre élément susceptible d’aller dans ce sens, est l’argument selon lequel le gouvernement sous la houlette d’Abdelaziz Bouteflika aurait apporté sinon la paix civile du moins un apaisement civil, une amélioration qualifiée d’incontestable, en ce qui concerne la sécurité. De ce fait, les algériens auraient massivement accordé leur quitus au candidat-président pour poursuivre son travail d’apaisement civil.
Un dernier élément qui pourrait à lui seul expliquer le résultat, est le type de campagne électorale menée par le candidat-président. La «cagnotte noire» des royalties pétroliers et du commerce extérieur a été généreusement mise à contribution. La «tournée» dans les villes et villages de l’intérieur de l’Algérie, distribuant la manne aux confréries, potentats locaux, entreprises, gens et groupes politiquement influents suceptibles de voter et d’entrainer à voter Benflis, par nostalgie des grands moments du parti FLN, a pu avoir des effets certains dans les urnes. Celles-ci une fois ouvertes, révèleraient simplement la gratitude d’une bonne partie des électeurs envers leur bienfaiteur. En sociologie politique cela [s’appelle simplement][porte le nom de] «clientélisme», qui prospère même dans des régimes démocratiques bien vus dans l’opinion publique et la presse mondiales. Cela existait déjà en Algérie, mais cette fois-ci, le candidat-président a mis le paquet.
On constate même un revirement de jugements quant à la situation algérienne, dont l’effet probable, à court et moyen terme, c’est le désintéressement de la «communauté internationale» (notion vague mais usuelle) vis-à-vis du régime. Les déclarations des observateurs mettraient indirectement en cause tous ceux que se sont «trompés» et qui, par leur influence plus ou moins reconnue sur l’opinion publique, auraient également trompé les autres (voir D. Schneidermann, in Libération, 16/4/04). Un renversement qui constitue une deuxième victoire pour le régime.

Mais la principale leçon à tirer de ces élections en Algérie est de portée internationale.
Les observateurs internationaux (de l’OSCE, des parlementaires de pays de l’UE, des députés du Parlement Européen, et des observateurs de la Ligue Arabe), qui ont suivi très partiellement les opérations de vote, ont pu déclarer que les élections présidentielles algériennes s’étaient déroulées régulièrement. Une observatrice belge, sénatrice, a pu affirmer que l’élection s’est déroulée «selon des standards européens» (Le Monde, 11-12/4/04). De quoi s’inquiéter sur de tels standards!. Et l’un des observateurs de l’OSCE a même déclaré n’avoir pas vu «de sa vie» «un dépouillement aussi transparent» (!) (Le Monde, 11-12/4/04).
Inconscience ou parti-pris? Quel type de complicités ont-elles pu se nouer pour que de telles déclarations -dont on aurait attendu des démentis- aient pu être émises? Y a-t-il des complicités internationales, qui auraient échappé à la vigilance des quelques analystes politiques spécialisés des médias (parce qu’il y en a) ?

Cet épisode se place dans une lignée de situations semblables, vécues ces dernières années, et qui sont en train de mettre à mal la crédibilité des opérations d’observation électorale internationales. Tout en sachant que les gouvernements des pays où ont lieu ces élections «à surveiller» ont des moyens et bases juridiques (souveraineté nationale) pour conditionner l’action des observateurs internationaux. Malgré cela, ces opérations de validation d’élections, même si elles ont le désavantage de présupposer la fraude – et donc peuvent être mal accueillies lorsqu’elles sont proposées aux gouvernements des pays – étaient jusqu’à maintenant un moyen pour limiter du moins l’étendue de ces fraudes.

Déjà au Nigéria, lors des dernières élections présidentielles (2002), les observateurs internationaux ont apporté une caution à des élections qui manifestement présentaient, à différents stades, des raisons de mettre en doute le résultat final officiel. En Angola, lors des élections présidentielles de 1993, les Nations Unies ont également validé des élections, alors que plusieurs indices auraient dû mettre en doute les résultats affichés officiellement. En 2003, lors de l’élection suspecte du général Eyadema, au Togo, les observateurs internationaux (pas nombreux) prétendirent qu’elle s’était passée «dans des conditions de transparence satisfaisantes», selon les termes [qui leur ont été attribués][reportés] par Libération (6/6/03), alors que les observateurs de l’Organisation de la Francophonie (une vingtaine) ont préféré «réserver leur jugement» sur la régularité du scrutin. Ces diverses situations ne sont pas entièrement comparables, mais leur multiplication rejaillit sur l’efficacité future d’autres opérations d’observation électorale internationales, où d’ailleurs la diversité d’intervenants nécessiterait du moins une forme d’accréditation de la part d’un organisme international.

Un certain prestige était jusqu’à peu de temps accordé à ces opérations, du moins dans les années 90. Derrière cette image était systématiquement occultée une vérité essentielle: les opérations d’observation électorale internationales ressemblent bien à un jeu de dupes. L’observation électorale non-gouvernementale – qui souvent se limite aux seules opérations de vote (parfois, même pas au scrutin lui-même) – est di per sé insuffisante à juger de la régularité de l’ensemble du processus électoral.

Le processus électoral comporte plusieurs phases qui convergent vers le moment du vote, le scrutin et l’annonce des résultats, et exige une préparation relativement longue de conditions tendant à garantir la libre expression des forces en présence et la transparence à chaque étape de ce processus. Sans parler du rôle majeur que peut jouer une opinion publique avertie et une société civile active dans la défense des valeurs démocratiques.

Il est possible de tracer la séquence des phases et de la préparation des multiples conditions nécessaires au bon déroulement, sachant toutefois que maintes de ces phases se chevauchent, et que maintes opérations devront être menées de front. Tout au long de ce processus, la fraude et l’infléchissement dans le sens d’une issue favorable au gouvernement en charge, sont possibles. Même si aucun de ces infléchissements, isolément, n’est en soi déterminant, leur accumulation s’avère redoutable pour assurer un résultat recherché. A la limite, si un gouvernement privilégie – éventuellement avec «succès» – une des ces phases (ex: recensement sélectif et délivrance de milliers de doubles de cartes d’électeurs), il peut être accusé de maladresse. Et puis, puisque les nouvelles technologies viennent fournir d’autres possibilités de fraudes, il est aujourd’hui plus «avisé» de mettre celles-ci à profit. Ces nouvelles technologies peuvent intervenir à différents stades de la préparation des élections et de leur réalisation, comme par exemple, lors de la computérisation des inscrits, lors des opérations d’enregistrement des résultats par bureau de vote et l’élaboration des récapitulatifs des données par ville, par district, province ou région. En la matière, le Nec plus ultra consiste à installer des «machines à voter» à écrans tactiles, et miser sur un logiciel de récapitulation des données qui accorde «scientifiquement» la victoire «à notre candidat». Ce logiciel devrait être controlé par des experts neutres? Mais non! Pour «justifier» que ces logiciels ne soient pas contrôlés, il suffit de dire qu’ils entreraient alors dans le domaine publique et que cela ferait courir le risque que des personnages ou groupes malveillants interviennent dans le réseau et modifient les résultats en leur faveur. Du coup, ils deviennent «secret defence». C’est ce qui se prépare aux Etats-Unis où l’administration Bush teste, en différents états, les «machines à voter» dans des élections réelles … avec des résultats «suprenants» . Nul besoin de rester «accroché» à des méthodes obsolètes, telles que le «bourrage des urnes», le pluri-enregistrement d’électeurs «sûrs», et autres techniques de fraude électorale.
D’après notre expérience , nous repérons une douzaine de phases de préparation à des élections générales, depuis l’encadrement juridique et les modalités de recensement électoral jusqu’au vote et la proclamation des résultats . Chaque étape offre des possibilités de fraude; et jouant sur différents «leviers» d’infléchissement, c’est bien une fraude «par accumulation» qui devient réalisable. En effet, il est possible de combiner diverses opérations d’infléchissement, comme par exemple: faire sortir de la course des candidats «gênants», couplé avec délivrance de cartes électorales multiples pour un même électeur, radiation d’inscriptions électorales sous des prétextes divers et variés, couplé avec le jeu d’invalider comme nuls un certain nombre de bulletins lors de recomptages au niveau du district ou de la province, couplé avec manipulation au niveau de l’élaboration des récapitulatifs des résultats partiels, en ajoutant par exemple des bureaux de vote inexistants, et pour finir, une Commission Nationale d’Elections acquise au parti dominant qui «blanchit» le tout. Et, s’il y a des observateurs internationaux qui n’ont observé les opérations du scrutin que dans un nombre généralement très limité de bureaux de vote et les dépouillements faits à l’intérieur de ces bureaux de vote, et qui disent: «nous n’avons vu rien de particulièrement irrégulier», la légitimité des résultats est telle qu’ils deviennent «incontestables».

En cas de manque d’une société civile active, ou lorsque celle-ci est opportunément bridée, les possibilités de fraude sont immenses. En ce qui concerne les voies pour y arriver, c’est quasiment l’embarras du choix.

C’est dans ce contexte que la crédibilité des Misions d’observation électorale internationale est mise en cause, et pose la question d’une révision du concept.

La situation idéale serait, bien sûr, que ces Missions ne soient pas nécessaires à l’avenir pour donner légitimité à des résultats électoraux. Les Missions d’aujourd’hui, au vu de toutes les limitations à une réelle transparence dans la longue succession d’étapes que comporte la préparation et la réalisation d’élections, ne peuvent pas assurer réellement leur but, et la valeur même que l’on veut bien leur accorder dans telle ou telle de leurs interventions, devient suspecte. De plus en plus, l’image positive qu’elles ont pu acquérir sert à cacher une multiplicité de manipulations où ces Missions n’ont pas les pouvoirs d’intervenir.

Algérie | WikiLeaks : Bouteflika réélu « à la Brejnev » en 2009 ?
25/01/2011 à 17h:18 Par Lauranne Provenzano
WikiLeaks a publié des télégrammes émanant de l’ambassade américaine à Alger. Ils sont datés de 2009, peu après la réélection d’Abdelaziz Bouteflika, et laissent penser que le scrutin a été « truqué ».
Alors que l’Algérie est aux prises avec un mouvement de révolte depuis le début du mois de janvier, les dernières révélations du site WikiLeaks risquent d’apporter un peu plus d’eau au moulin des contestataires. De nouveaux mémos diplomatiques viennent d’être publiés, dans lesquels l’ambassadeur américain en poste à Alger en 2009 met clairement en doute la fiabilité du scrutin présidentiel du mois d’avril de la même année.
Le 9 avril 2009, Abdelaziz Bouteflika est réélu à la tête du pays avec 90,24 % des suffrages. Il est au pouvoir depuis 1999 et a fait réviser la Constitution algérienne en novembre 2008 afin de pouvoir se représenter au-delà des deux mandats. C’est Noureddine Yazid Zerhouni, le ministre de l’Intérieur, qui a annoncé les résultats quelques heures à peine après la fermeture des bureaux de vote. Verdict : un taux de participation très élevé (74,54 % des 20 millions d’électeurs inscrits se seraient rendus aux urnes) alors même que les observateurs s’attendaient à beaucoup moins, au regard des précédentes élections de 2004 (59,26 %).
Et c’est là que le bât blesse. Pour la chancellerie américaine, le taux de participation a été largement gonflé dans la version officielle. En réalité, il serait plus proche de 25 ou 30 %, indique le télégramme du diplomate daté du 13 avril 2009, dans lequel il est rapporté que les bureaux de vote de la capitale sont restés « vides ».
Faux reportages télévisés
Le diplomate dénonce une élection « soigneusement chorégraphiée » et « fortement contrôlée» par le pouvoir, dont les résultats officiels auraient été qualifiés de «brejnéviens» par le principal parti d’opposition. Brejnev, du nom du dirigeant soviétique qui bénéficia entre 1964 et 1982 de véritables « plébiscites » lors d’élections pour le moins « contrôlées » en URSS.
Le télégramme fait allusion à un « rapport privé » de l’ONU dans lequel le processus électoral, « de plus en plus détaché de la population», est aussi décrit comme mettant l’opposition et la société civile « dos au mur ».
Pire, le télégramme révèle un « bidonnage » des reportages diffusés par la télévision officielle le jour de l’élection. On peut y voir une foule de votants vêtus pour affronter des températures fraîches, alors que le mois d’avril en Algérie a été plutôt ensoleillé et chaud, relate le mémo diplomatique. Des images d’archives auraient donc été diffusées par les médias, à la place des réelles scènes de vote – lesquelles n’auraient montré que des bureaux vides et un personnel désœuvré…
Lire le câble diplomatique dans son intégralité et dans sa version originale ici.

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