LA CITOYENNETÉ INDIVIDUELLE ET LA CITOYENNETÉ COLLECTIVE

 

LA CITOYENNETÉ INDIVIDUELLE ET LA CITOYENNETÉ COLLECTIVE

Albano Cordeiro, économiste-sociologue, Paris, Février 2013

(publié dans Lettre Scientifique de l’ATAC, n° 57, 2013)

Introduction

La citoyenneté collective fut l’une des questions soulevées par le mouvement pour le droit de vote local aux résidents étrangers, tel qu’il s’est manifesté dans les années 80, en particulier aux élections municipales de 1983 et suite au non-accomplissement de la promesse mitterrandienne d’accorder ce droit. L‘un des mouvements engagés dans la lutte pour cette revendication a été le Collectif des Droits Civiques, dans lequel s’étaient engagés des militants liés au CAIF (Conseil des Associations Immigrées de France).

Dépourvus, à titre individuel, de la citoyenneté française, nous prétendions que leur engagement relevait bien de la citoyenneté, d’un autre type de citoyenneté. Les résidents étrangers s’engageant pour cette revendication, exerçaient une citoyenneté de facto, une citoyenneté collective. Citoyenneté qui ne pouvait leur être enlevée. Elle passait par l’exercice du droit d’association (de jure ou de facto) qui concernait également les résidents étrangers.

Le concept de  «nouvelle citoyenneté» qui émerge alors (suite à Convergence 84 pour l’Egalité) dans les débats de militants élargit la réflexion aux «appartenances collectives», qui auraient, elles, un droit de cité dans une société plurielle, de pluralisme culturel. Un droit d’exercer collectivement la citoyenneté dans son espace propre, l’espace public[i].

La crise économique en cours, depuis 2007, est la plus importante qu’a connue l’économie mondiale depuis la fin de la guerre froide (1991). L’effondrement du système communiste-soviétique est venu, dans un premier temps, confirmer la thèse thatchérienne du TINA (there is no alternative). L’existence d’un «modèle alternatif» dont l’image négative était partagée par des larges masses a facilité la poursuite du développement du système capitaliste et de la «démocratie bourgeoise» durant la plupart du XXème siècle. Cet effet a perduré encore une bonne vingtaine d’années avant que les mouvements populaires puissent se réclamer d’ «une alternative» au système économico-politique dominant dans le monde entier, sans être systématiquement associés à l’image du communisme soviétique.

Depuis 2011, se développent quantité de mouvements des jeunes chômeurs, précaires, étudiants, qui s’élargissent ensuite à d’autres couches de la population. Certains – à commencer par le «mouvement des indignés»- ont ciblé l’instrument politique principal du système politico-économique en vigueur : la démocratie représentative[ii]. Celle-ci se base sur la citoyenneté individuelle, et institue la dépossession de la citoyenneté du citoyen en faveur d’un «représentant». Bien que cette technologie politique aille des aspects positifs, elle donne en apparence le pouvoir aux «citoyens» de légitimer, par représentant interposé, toutes les décisions les plus importantes pour gouverner un pays. Dans le cadre de la démocratie représentative, l’information du citoyen pour s’habiliter à faire le choix de son représentant est «alimentée» par des campagnes électorales relevant plus de la propagande et de la publicité que d’un effort d’information pertinente, pourtant nécessaire au vu des enjeux électoraux. Il devient ainsi possible d’obtenir qu’une masse importante d’électeurs votent contre ses propres intérêts.

La citoyenneté collective, mettant en avant le rôle actif des citoyens au sein de la société où ils-elles vivent, ouvre des perspectives à l’alternative recherchée.

La «citoyenneté», substantif abstrait, renvoie au fait que des individus sont reconnus comme participants au dessein commun d’une communauté érigée en État, ayant pour cela des droits civils et politiques, ainsi que des devoirs civiques. Ils (chacun-e) doivent se respecter entre eux, respecter les lois et participer (chacun-e) à leur élaboration (ils-elles doivent le  pouvoir, du moins)

Celui ou celle qui entend les mots «citoyenneté» ou «citoyen», est porté-e spontanément à penser que l’on se réfère à un individu ou à des individus. Il y a une dissociation de base entre la masse des citoyens et un dit «projet commun» dans le cadre duquel les «citoyens» doivent agir et participer… eux-elles-mêmes, ou par le moyen de « représentants». Entre les deux il y a un espace où les citoyens se regroupent entre eux-elles par affinité autour de valeurs ou de projets d’organisation de la vie de la cité censés rester dans le cadre de l’intérêt général. Cela reste implicite. L’aspect collectif de la citoyenneté n’apparait que dans la déclinaison d’adjectifs connotés avec la citoyenneté : initiative citoyenne, indignation citoyenne, manifestation citoyenne.

La citoyenneté est ainsi intrinsèquement individuelle. Mais quid de l’action concertée d’individus sur le terrain de la citoyenneté ? Le fait est que, en défendant des valeurs et en se concertant en vue de créer des rapports de force à même de permettre la réalisation d’objectifs définis et des projets censés apporter un bien-être pour tous, les citoyens agissent collectivement.

Nous pensons que la  «citoyenneté collective» doit être prise en tant que  concept distinct de celui de la «citoyenneté» tout court, puisque l’usage de ce mot renvoie l’interlocuteur à l’action citoyenne d’individus, isolés ou massifiés.

La citoyenneté collective se rattache à la capacité d’un groupe, ou d’un univers de citoyens concordes entre eux-elles pour mener une action sur le terrain politique. Il s’gît là de situations qui ne sont pas rares et qui modifient en permanence l’équilibre des forces politiques.

Sans négliger le rôle de l’Etat et les multiples actions-réactions entre les autorités de l’état au sens large (administration, gouvernement, assemblées d’élus) et les citoyens, en fait la société anime ses propres systèmes (socio-systèmes, à l’instar des écosystèmes), où les citoyens dans un cadre collectif agissent et réagissent à d’autres citoyens, coopérant dans des  projets communs, dans le cadre de rivalités et de concurrence entre eux-elles. La résultante devient une orientation générale de la société.

A première vue, la sociocratie semble dépourvue d’instances de régulation. La démocratie participative et, en particulier, la démocratie délibérative, comme structures qui recueillent et organisent la confrontation de la diversité de opinions rencontrées dans la société civile sur différents sujets, offrent des moyens de régulation. Toutefois, cette question doit rester ouverte.

Démocratie VERSUS sociocratie  OU démocratie ET sociocratie ?

Le Demos se réfère au dit «peuple», dans son acception la plus large[iii]. A ce «peuple» est attribuée une prétendue unité –elle-même justifiant et légitimant l’Etat. Ce «peuple» est vu, du reste, par la gauche du moins, comme un acteur collectif, mais en quelque sort  illégitime, du moment que son éruption dans l’espace public est souvent interprétée comme un défi à la démocratie représentative, tenue comme la forme démocratique par excellence (cf. Pierre Rosanvallon, « La contre-démocratie – la politique à l’âge de la défiance », Ed. Points/Points Essais, 2008). Mais, dans ce «peuple», il est difficile distinguer autre chose que des individus, mus par des intérêts et des valeurs, certes, mais négligeant l’aspect  organisationnel issu des interactions internes, et externes, qui ont mené à intervention citoyenne dans l’espace public.

La notion  de sociocratie est à même d’intégrer cette  dimension, du moment qu’elle prend en compte ces interactions (horizontales, mais aussi verticales), par lesquelles  les multiples implications et participations individuelles finissent par donner corps à des décisions-initiatives citoyennes collectives. La société civile est ainsi prise comme un organe vivant, où entrent en jeu divers et multiples «socio-systèmes».[iv]  La Sociocratie tient donc compte du fait que la société  civile se construit par elle-même, via l’intelligence collective.

Ceci ne dispense pas toutefois le recours à des méthodes et pratiques de la démocratie, une fois levée l’idée reçue selon laquelle, en la matière, le nec plus ultra serait la démocratie représentative. En effet, la démocratie directe, et la démocratie participative donnent espace aux idées, aux valeurs et aux intérêts des citoyen-ne-s  eux-elles mêmes, sans la médiation de «représentants»[v].

Nous pensons que sociocratie et démocratie ne sont pas antinomiques. L’une et l’autre  se complètent. D’une part, la démocratie apportant la dimension d‘une totalité de citoyen-ne-s   concerné-e-s, censée donner une  légitimité  incontestée, et agrégeant transversalement  des masses d’individus avec des opinions diverses, et la sociocratie où les citoyen-ne-s  sont des individus agissant les un-e-s par rapport aux autres dans la défense de points communs et s’engageant avec d’autres sur la base de consensus.

Pour faire valoir une orientation politique organisationnelle propre, la société civile œuvre par le biais de son mouvement associatif.  Les lois étatiques sont, certes, des moyens de régulation, mais des ententes et des contrats inter-associatifs peuvent y contribuer également.  Des institutions propres sont nécessaires, en vue d’une régulation et  d’un travail de cohérence globale ainsi que de prévention de conflits (plus que de résolution, qui devrait revenir  à la loi et à des règles communes). Comme la démocratie, la sociocratie n’est ni de gauche ni de droite. Sans une ligne majoritaire qui se dégage des interactions au sein de la société, vers plus de justice plus d’égalité, plus de liberté, la sociocratie, par elle-même, n’assure que ces objectifs soient atteints. Comme                                            avec la démocratie, la sociocratie est à la merci d’une partie notable de la société civile qui, soit ne s’implique pas dans des objectifs citoyens, soit reste à la merci des manipulations des opinions publiques que l’oligarchie dominante  est en mesure de mettre en place.

Dans ce cadre, l’existence d’un nouveau type de parti se justifie. C’est bien le but que s’assigne le dit «parti-société» tourné  non pas vers la prise du pouvoir d’état, mais vers une affirmation de plus en plus réelle et conséquente des forces présentes dans la société civile[vi]. Dans ce sens, le travail accompli par les ATTAC’s dans divers pays, pour capitaliser des énergies militantes de la société civile et promouvoir l’idée qu’ «un autre monde est possible», se place dans le cadre de la sociocratie active et se donnant des objectifs politiques dans le sens de l’égalité, de la justice et de la liberté.


[i] Cette réflexion a été développée dans l’ouvrage «La citoyenneté dans tous ses états – de l’immigration à la nouvelle citoyenneté», L’Harmattan, collection CIEMI, 356 p., 1992, de Albano Cordeiro, Saïd Bouamama et Michel Roux.

[ii] «Ils ne nous représentent pas !» fut l’un des slogans les plus significatifs du mouvement des indignés campant sur la Puerta del Sol à Madrid.

[iii] Pour Auguste Comte –qui est présenté parfois comme le créateur du concept sociocratie- le demos est associé à une «masse d’individus ne partageant que quelques valeurs communes», tandis le socios se réfère à des «personnes liées par des relations significatives» (cf. Wikipedia).

[iv] Le terme «sociocratie» est aussi utilisé pour traduire en français la technique de management d’entreprise intitulée Dynamic Governance, introduite par Gerard Endenburg (Pays Bas), directeur d’une entreprise d’électrotechnique pratiquant la «méthode analogique» consistant à «trouver la solution d’un problème dans un domaine en transposant celle trouvée à un problème équivalent dans un autre domaine».  (cf. Wikipedia, sociocratie). Cet usage du même mot n’engage pas la signification développée ici.

[v] Ces thèmes ont été abordés et développés dans un article de la revue Z’Indigné-e-s, n°5, à paraître en Mars 2013. Titre: «Démocratie Réelle ! Vous avez dit «démocratie réelle» ?  Eléments pour concrétiser l’aspiration à une «démocratie réelle».

[vi] Cf.  Albano Cordeiro, Jérôme Gleizes , « Quel parti pour aujourd’hui, le parti-société ?», in  EcoRev,  revue écologiste, août 2000 (http://ecorev.org/spip.php?auteur17 ).

 

 

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