L’impact des dernières élections législatives italiennes sur la maturation d’une « révolution citoyenne ».

Albano Cordeiro, Mars 2013
Préambule
Que la démocratie (représentative) puisse rendre un pays ingouvernable, cela parait un paradoxe. Surtout quand cette contre-performance ne relève pas de tripotages plus ou moins légaux dans l’organisation du scrutin. Le scrutin s’est fait selon les règles (supposées, du moins) démocratiques. L’expression des citoyens s’est faite dans le cadre légal de la loi électorale.
Evidemment, est exclu que la situation italienne se reproduise en France. Mais ce que vient de se passer en Italie peut contribuer à la réflexion sur la dite «révolution citoyenne». Rappelons que cette notion est avancée en France par la gauche radicale, en particulier par des organisations adhérentes au Front de Gauche, rencontrant des consensus dans la mouvance écologiste de gauche et chez les décroissantistes.
Pour éclaircir l’enjeu, nous définissons la dite «révolution citoyenne», le passage, par des voies pacifiques, d’un système politico-économique basé sur une structure inégalitaire de la société -où la propre inégalité fournit les moyens pour l’entretenir et l’accroître- vers un système qui deviendrait progressivement de plus en plus égalitaire. Ce passage s’obtiendrait par des mobilisations citoyennes persistantes qui changeraient à terme le rapport de forces entre ceux qui défendent le système en vigueur et ceux qui cherchent à le changer radicalement pour aller vers une société meilleure, par un processus qui pourrait être long .
L’évènement des récentes élections législatives italiennes donne des éléments de réflexion sur la faisabilité d’une révolution citoyenne.
La campagne électorale du M5S.
Un «non-parti»- tel que le Mouvement se désigne – présente des candidat-e-s choisi-e-s dans des «primaires», par internet. Les candidat-e-s doivent n’avoir aucun précédent pénal ou procès judiciaire en cours. Ils-elles ne doivent être en possession d’une carte de parti, mais doivent avoir effectué des «activités sociales» (au sens large, incluant, p. ex. le militantisme associatif pour l’environnement). Le profil recherché est celui du/de la citoyen-ne ordinaire.
Les candidat-e-s sont des inscrit-e-s au M5S. Ils-elles se présentent individuellement mais peuvent, également, être proposé-e-s et appuyé-e-s par des personnalités du mouvement. Chaque candidat-e présente sa déclaration de candidature on line. Le vote s’effectue par internet et y participent des inscrits au M5S. Pour ces dernières élections législatives, les votants ont été 32.000 , un nombre relativement réduit, compte tenu du nombre de connexions quotidiennes do blog du mouvement, de l’ordre de 300.000 (certains affirment qu’il est le blog le plus fréquenté de l’Europe), et du nombre d’internautes inscrits au blog, de l’ordre de 250.000 (dont des résidents à l’étranger) .
La campagne électorale a été menée -presque exclusivement- par internet, et en organisant des grands rassemblements-meetings dans presque toutes les grandes villes d’Italie, un vrai tour de force appelé «tsunami tour» . Pendant que la campagne électorale des partis en lice était menée dans la grande presse et à la télévision, Beppe Grillo et le M5S ont décidé de ne pas passer par des «intermédiaires», s’adressant directement aux citoyens, via internet et sur les places d’Italie.
Sur les thèmes de la campagne électorale.
La tonalité majeure de la campagne ce serait plutôt celle d’une posture générale antisystème. Avec une caractéristique encore peu répandue dans la gauche radicale européenne, celle de la critique de la démocratie telle qu’elle est pratiquée en Italie (sans renoncer à s’en servir), plaidant pour d’autres formes de démocratie, en particulier participative.
Cette posture antisystème ouvre le flanc à l’accusation – lue régulièrement dans les médias – de mouvement … «antipolitique» . Bien que la dénonciation des privilèges et de la corruption chez les politiciens (élus et gouvernants), soit souvent prise comme étant «antipolitique», cela ne saurait s’appliquer à tous les cas où cette attitude serait décelée.
Les militants et sympathisants de M5S ne peuvent pas être considérés comme des «antipolitiques». Le Mouvement lui-même et ses militants et sympathisants sont, au contraire, hyper-politisés dans la mesure où les motivations et les objectifs qui les mobilisent convergent vers un changement de système politique avec des implications de changements constitutionnels et le «renvoi» de la «caste politique». Ce dernier objectif, lancé à la façon d’un slogan, n’est pas assimilable au fameux «Tous pourris !» de la droite populiste, de base moraliste, et qui laisse le système intact. Le «renvoi de la caste politique», exprimé par le M5S («Mandiamoli a casa», renvoyons-les chez eux) est une autre version du slogan argentin «Que se ne vayan todos !» (Qu’ils s’en aillent tous) .
En introduction de son programme politique , le M5S fait observer que «le parlement ne représente plus les citoyens qui ne peuvent pas choisir les candidats, mais seulement le symbole du parti ». En ajoutant «les partis se sont substitués à la volonté populaire et soustraits à son contrôle et jugement».
Au chapitre «l’Etat et les Citoyens» de son programme, le M5S avance 17 propositions. Parmi celles-ci, citons l’abolition des provinces, la réunification des communes de moins de 5.000 habitants, l’élimination de tout privilège particulier pour les parlementaires, «parmi lesquels celui du droit à la retraite après deux ans et demi d’exercice», «un maximum de deux mandats pour les parlementaires et pour toute autre charge publique», interdiction de cumul de mandats, introduction de la «class action» (plainte collective), référendums abrogatifs et prépositifs sans quorum.
En cohérence avec ce programme, le M5S a renoncé au remboursement de sa campagne électorale aux dernières élections législatives (42,7 millions d’euros à recevoir). Ses élu-e-s vont renoncer à environ la moitié de leurs revenus de parlementaires . Ils-elles renoncent également se faire appeler « honorable » (onorevole), et passeront à être appelé-e-s Citoyen et Citoyenne (cittadino et cittadina).

D’après les comptes rendus des médias, le M5S (du moins Beppe Grillo) n’a pas été précis, pendant la campagne électorale, quant au fait de se battre pour une alternative de système politico-économique . En particulier, la critique de la financiarisation de l’économie a été relativement peu abordée. Donc, il reste une interprétation possible, celle que le but serait d’apporter des réformes radicales au système existant.

Lorsque Beppe Grillo s’insurge contre les grands patrons «qui gagnent jusqu’à 1000 fois plus que leurs salariés les moins payés », en proposant que l’écart se limite à 12 fois plus, il reste dans le cadre du système, bien que ces propositions et autres semblables pourraient déstabiliser celui-ci.
En matière d’économie, entre autres propositions, citons celles de l’interdiction des croisements d’actions entre système bancaire et système industriel, d’abolition des stock options et des gros monopoles privés de facto (Telecom Italia, Autoroutes, Electricité, Mediaset de Berlusconi et autres). Les managers d’entreprises cotées en Bourse auraient leurs rémunérations plafonnées.

Ses propositions électorales en matière d’énergie, ont été en partie rédigées par Maurizio Pallante, fondateur du «Mouvement de la Décroissance Heureuse» . Entre autres, celle de «la réduction des émissions de CO2, (…) au travers de mesures incitatives (économie d’énergie transports non polluants, production
locale) ou dissuasives», comme celle concernant l’usage des transports privés.

L’Italie ingouvernable ?

Les résultats électoraux ont surpris les milieux politiques et médiatiques, en particulier celui du M5S, donné dans les sondages à 17-18% (contre les 25, 5% obtenus, avec plus de 8 millions d’électeurs). Selon les termes en cours dans le mouvement, la « caste politique » a reçu un fort coup. Une situation qui correspond, en définitive, à ce pourquoi le M5S s’était lancé dans ces législatives. Un titre journalistique de la première page de «Il Manifesto» la résumait avec deux mots : «scacco mato» (échec et mat). La coalition de «gauche» a la majorité à l’Assemblée Nationale, mais pas au Sénat, alors que le nouveau gouvernement doit avoir l’approbation des deux Chambres.
Les partis institutionnels, responsables par ailleurs de la situation économique et sociale désastreuse, se sont trouvés dans l’impossibilité de jouer le jeu gouvernement d’alternance-opposition d’alternance (appelée «changement») de façon à garantir la poursuite du système et de sa «caste politique».
La perspective qui semble se profiler est bien celle de nouvelles élections, sous une nouvelle loi électorale, après que le nouveau président de la République soit désigné par élection indirecte (mi-Mai).
Dans ce cas de figure, le M5S aurait à faire face à une offensive non seulement médiatique mais aussi de la part de toutes autres forces politiques pour le rendre «responsable» du retard causé «à la solution des graves problèmes du pays» par sa position excluant toute alliance avec un parti politique «classique». D’autant plus que des pressions fortes ont été exercées sur le M5S pour une alliance avec le Centre Gauche (PD et alliés).Cette position intransigeante, toutefois, peut être tenue pour du respect des engagements pris devant les électeurs et être ainsi une raison pour que ceux-ci maintiennent leur vote au M5S.

Conclusion provisoire.

Il est encore tôt pour juger si l’exemple de mobilisation citoyenne mise en pratique par le M5S est susceptible de faire avancer la cause d’une alternative au système.
Il est toutefois à remarquer, pendant la campagne électorale, que, si d’un côté, il y avait peu d’emphase sur l’alternative globale au système politico-économique, d’autre côté un accent fort était donné au changement de la classe politique, des règles de fonctionnement du système (système «partitique» , loi électorale pour élire des «représentants» sans mandat lié, tolérance aux conflits d’intérêt…) rendues coupables de la situation économique et laissant la corruption s’étendre à plusieurs niveaux, de l’administration de base au plus haut niveau de l’Etat.
Le M5S s’est donc centré sur la lutte pour la démocratisation radicale de la vie politique. Il y a donc – en apparence du moins- une stratégie en deux phases.
Le fondement de cette stratégie peut être trouvé dans le fait que, parmi une grande majorité des citoyens, la conscience que l’alternative globale au système politico-économique est la voie de sortie d’impasses divers d’ordre économique social et environnemental, n’est pas encore acquise. Alors que les blocages dans le fonctionnement démocratique, les abus de dirigeants politiques, les conflits d’intérêt, ont fini par atteindre des niveaux qui soulèvent l’indignation d’un nombre croissant de citoyens. C’est bien une situation propice à une exploitation politique de forces d’extrême droite, sous le thème «tous pourris», comme l’on peut vérifier actuellement dans plusieurs pays de l’Europe .
Pour faire face à cette situation, la gauche radicale doit s’efforcer de construire un consensus en faveur d’un changement radical au niveau des règles démocratiques, en introduisant des pratiques de démocratie directe et participative ainsi que le contrôle citoyen généralisé (possibles, même en dehors des circuits officiels, grâce à internet).
Si des nouvelles règles démocratiques sont introduites, le système risque de se trouver déstabilisé par les contradictions entre les intérêts de l’élite politico-économique et la volonté et la détermination des citoyens acquis à la perspective de changement de système. Les contrecoups de cette situation peuvent venir retarder le processus qui, de toute manière ne peut pas être conclu dans des délais courts. Il risque bien d’être long, à l’instar de la Révolution Française.

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